Billet invité de l’œil de Brutus.
On serait, tout particulièrement
depuis l’arrivée au pouvoir de M. Hollande et de ses sbires, bien en mal de
définir ce qu’est la gauche aujourd’hui.
Pourtant si l'on prend une
approche historique, on ne manque pas de concret. En effet, en repartant du positionnement droite-gauche à la
Révolution[i]
:
- la gauche est initialement
monarchiste constitutionnelle, pour proposer un espace de liberté et d'égalité
en opposition à la monarchie absolue ;
- puis républicaine, pour une
société où chacun peut accéder aux responsabilités ;
- puis sociale ou socialiste,
pour une société qui ne laisse personne au bord du chemin.
Mais s’il s’agissait simplement
de prononcer l’oraison funèbre d’un parti politique dont l’encéphalogramme
répond plat depuis déjà plusieurs décennies, ce ne serait finalement pas si
grave. Ce qui est plus inquiétant, c’est que, paradoxalement, la droite n'a
existé en France qu'en réaction à ce que proposait la gauche. A tort ou à
raison, d’un côté ou de l’autre, l’un proposait un projet, présenté comme
source de progrès, et l’autre lui rétorquait qu’elle n’y voyait là aucun
progrès, bien au contraire, et lui opposait un contre-projet, l’ensemble étant
source de débats et donc d’équilibres démocratiques. Aussi, la droite française
ne peut exister que parce qu'il existe une gauche. L’effet collatéral du
suicide idéologique de la gauche a donc été la mort de la droite, ne laissant
ainsi que l'extrême droite comme seule forme d’opposition. C’est ainsi que l’on
a pu assister, d’une part à la convergence des politiques conduites
alternativement par le PS et l'UMP depuis 30 ans, et d'autre part à
l'effacement progressif de la frontière entre l’un et l’autre.
Cela ne veut évidemment pas dire
qu'il n'y ait plus de gauche tout court. Simplement qu'elle est quasi absente
de l'échiquier politique, probablement d’un côté par manque de cohérence
idéologique et de l’autre, principalement, parce que l'échiquier politique est verrouillé
par l'oligarchie en place. C’est ici que se noue le drame démocratique. Car au
fond comment proposer un débat et une alternative démocratiques lorsque les
deux principales mouvances, qui ont réquisitionné par jeux politiciens la
grande majorité de l’échiquier politique et médiatique, sont d’accord sur
l’essentiel (la forme que doit prendre la construction européenne[xiii],
la dérégulation[xiv], la
technocratie et l’abandon de la souveraineté du peuple[xv],
le libre-échange, le système bancaire, la monnaie unique, l’atlantisme forcené
et décérébré, la « mondialisation heureuse », la perpétuelle mise
sous variable d’ajustement de la Défense, l’abandon de l’éducation nationale
aux idéologues pédagogistes, etc.[xvi]) ? Il
n’y a, au fond, entre un Nicolas Sarkozy et un François Hollande[xvii],
guère plus de différence qu’entre un Beria et un Malenkov. Du PS à l’UMP, en
passant par leurs affidés, tous portent des lignes politiques convergentes,
formidablement réactionnaires dans le sens où ils verrouillent et ostracisent
toutes formes de pensée hétérodoxe, formant une vaste « bande des
quatre », un parti unique d’une ère de néolibéralisme total, dont le seul
objet est une lutte de clans, au sein de la même « caste cannibale »[xviii],
pour les lambeaux d’un pouvoir qu’ils ont eux-mêmes vidé de sens, si ce n’est
de satisfaire quelques petites egos. Et quand les idées et l’intérêt général
s’effacent derrière ces querelles d’egos, la démocratie se fait oligarchie. « La lutte des places écrase la lutte des
classe »[xix].
Que cet état de fait résulte des manœuvres d’une certaine droite (pas toute la
droite, loin de là[xx]), d’une
part arrimée au monde de la finance et n’ayant, d’autre part, jamais digéré la
République, cela n’aurait, finalement, rien eu de vraiment étonnant. Mais que
nous en soyons arrivé là de par la trahison de la gauche fera, à n’en pas
douter, porter une lourde responsabilité historique aux locataires de la rue de
Solferino[xxi].
Milan Kundera[xxii]
avait, en fait, peut-être déjà largement anticipé cette déchéance : « Ce qui fait d’un homme de gauche un homme
gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer
n’importe quelle théorie dans le kitsch appelé Grande Marche »[xxiii].
Hier le Grand Soir, aujourd’hui l’Europe à tue-tête, peu importe, au fond, la
Grande Marche, pourvu qu’il y ait le kitsch du pouvoir. Et la légèreté.
L’insoutenable légèreté de la gauche.
[i] La gauche se
distingue initialement simplement par son positionnement dans l’Assemblée
vis-à-vis du président de séance.
[ii] « L’ethnicisation des rapports sociaux n’a pas
désolé outre mesure la gauche sociale-libérale et soi-disant morale : en
développant un discours démagogique sur l’immigration, elle se rachetait à peu
de frais de sa convergence de fond avec la droite libérale en matière de politique
économique et sociale », Jean-Pierre Chevènement, Défis républicains, cité
par Serge Halimi, La gauche de gouvernement raconte son histoire, Manière de
voir, août 2012.
[iii] "La gauche officielle, la gauche majoritaire
ne se réclame de la République que pour dire que Marine Le Pen n’en fait pas
partie. Mais une fois qu’elle a opéré ce bannissement, elle retourne à la
dénonciation du caractère rétrograde, répressif et islamophobe des lois
républicaines", Alain Finkielkraut, interview
à Atlantico.fr, 24/11/2013.
[iv] « Les droits de l’homme ont progressivement
servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine. », Philippe
Muray, tribune collective publiée dans Marianne, 29/09/2003, cité par Evelyne
Pieiller, Mauvais
esprit, es-tu là ?, Le Monde diplomatique, août 2011.
« Pour occulter
son abandon de la nécessite, en politique, de faire des choix justifiés par une
argumentation rationnelle (mais dont tous les aspects ne sont pas toujours
plaisants), la gauche morale invoque sans arrêts ses « valeurs » (qui font
appel à la subjectivité, voire à l’émotion, et ne sont pas réellement
susceptibles de débats) », « l’alliance
« objective » entre le néolibéralisme économique, l’intégration européenne et
l’impérialisme d’aujourd’hui d’une part ; et un certain discours « de gauche »,
écolo-boboïste, qui sert de couverture morale et verbale aux développement
européistes, libéraux, voire militaire ». Jean Bricmont Postface
à Pierre Levy, L'insurrection, AEBRN 2013, page 172
[v] « Parce qu'il fallait à l'espérance, après le
« tournant de la rigueur », un mythe de substitution pour donner un
rêve à ronger aux orphelins du temps des cerises, vous avez alors peint en
Terre promise un Euroland sans âme ni souffle, sans plus d'imaginaire que
d'imagination, et qui s'est voué depuis à détricoter méthodiquement tout ce que
la gauche française avait péniblement tissé depuis 1936, droits sociaux,
souveraineté populaire, service publics, nationalisation. Et en matière de
laïcité, quasiment depuis 1792. » Régis Debray, Rêveries de gauche, Flammarion 2012,
page 89.
[vi] « La social-démocratie, c’est l’acceptation du
libéralisme échevelé avec, pour faire bonne mesure, quelques mots de regrets
», Philippe Seguin, Acteurs de
l’économie, novembre 2004, cité par Le Monde diplomatique, novembre 2011.
[vii] Régis
Debray, La
France doit quitter l'OTAN, Le Monde diplomatique, mars 2013.
[viii] Serge Halimi, Où
est la gauche ? , Le Monde diplomatique, novembre 2011
[ix] Yves
Montand, émission Vive la crise (en 1984), cité par Pierre Rimbert, Vive la
crise, manière de voir, août 2012.
[x] « Nous eûmes donc une gauche mille,
postmoderne, laxiste, sociale-libérale (affirmant tout et son contraire),
parfaitement représentée par un François Mitterrand, florentin peut-être,
insaisissable à coup sûr », Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Dénoël
2007, page 404.
[xi] "Le PS est un grand parti de centre-droit,
une énorme machine oligarchique, contrôlée par les inspecteurs des finances ",
Emmanuel Todd, L'euro détruit Hollande, Les Inrockuptibles, 12/2013.
[xii] " Ces dirigeants du PS ne sont pas
socialistes, mais individualistes. Non pas ouvriers mais bourgeois. Faisant une
politique ultra-libérale au niveau global, et pratiquant en même temps un
socialisme régional ou municipal difficile à différencier d’un simple
clientélisme", Henri Hude, La
République des Veilleurs, Blog Henri Hude, 09/06/2013
[xiii] « La droite et la gauche sont deux détaillants
qui ont le même grossiste: l’Europe », Philippe Séguin, cité par Eric
Zemmour, Catch à quatre, Le Spectacle du Monde, février 2012.
[xiv] "C'est François Mitterrand - avec Pierre
Bérégovoy - qui a déréglementé l'économie française et l'a largement ouverte à
toutes les formes de concurrence. C'est Jacques Delors qui a été, à Paris comme
à Bruxelles, l'un des bâtisseurs de l'Europe monétaire avec les évolutions
politiques qu'elle impliquait sur le plan des politiques macroéconomiques.
C'est Lionel Jospin qui a engagé les regroupements industriels les plus
innovants, quitte à ouvrir le capital d'entreprises publiques. Ce qui lui fut
reproché. Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent
personne ", François Hollande, Devoirs de vérité, Stock, 2006,
page 192
[xv] "La gauche de droite, comme par hasard
européiste forcenée, se reconnaît entre autres à ceci qu'elle a les oreilles qui
saignent quand elle entends le mot de souveraineté, immédiatement disqualifié
en "isme" : souverainisme. La chose étrange est qu'il ne vient pas un
instant à l'esprit de cette "gauche"-là que "souveraineté",
d'abord comprise comme souveraineté du peuple, n'est que l'autre nom de la
démocratie même. Serait-ce que, disant "démocratie", ces gens-là
auraient tout autre chose en tête ?", Frédéric Lordon, Sortir de l'euro ?,
Le Monde diplomatique, août 2013.
[xvi] « Les libéraux, de droite et de gauche, ont
moins proposé positivement une vision, que critiqué négativement le programme
d'en face qui, hormis des détails de style, de forme et d'emballage, de
personnages, d'acteurs, sinon de comédiens, reste le même : le marché qui fait
la loi, l'Europe en horizon indépassable, l'euro en vérité de l'économie, le
renoncement à la souveraineté nationale au profit du gouvernement
technocratique de Bruxelles, la France devenue chambre d'enregistrement de la
bureaucratie européenne avec un pouvoir de décider pour elle-même devenu peau
de chagrin », Michel Onfray, Pourquoi
il est possible de s'abstenir ou de voter blanc, Le Monde, 17 avril 2012.
[xvii] « On a connu naguère les affrontements
gauche/droite, avec des débats projets contre projets qui n’échappaient ni à la
démagogie ni à la surenchère, encore moins à la déception post-électorale.
Maintenant qu’entre la gauche et la droite de gouvernement il y a autant de
différence qu’entre un banquier ami de François Hollande et un banquier ami de
Nicolas Sarkozy, les enjeux sont moindres mais pas les batailles de pouvoir. »
Jack Dion, François
Hollande ou le néolibéralisme de démission, Marianne, 16/01/2014
[xviii] « La caste cannibale, c’est un paradoxe,
s’appuie sur l’Etat pour pouvoir tout dévorer sans prendre de risques. Elle ne
connaît pas les clivages entre droite et gauche, entre public et privé. Elle
est disposée à nier l’évidence, à maquiller la réalité pour continuer d’avoir
raison », Sophie Coignard, Romain Gubert, La Caste cannibale, Quand le
capitalisme devient fou, Albin Michel 2013, page 9.
[xix] Bertrand Rothé,
De l’abandon au mépris, Seuil 2013.
[xx]
Parallèlement à la déshérence de la gauche républicaine, on peut aussi
constater l’affaiblissement représentatif (mais très probablement pas chez les
citoyens) de la droite gaulliste
et de la démocratie chrétienne, qui, elles, n’ont pas grand-chose à voir
avec la droite affairiste et opportuniste symbolisée par M. Sarkozy et ses spadassins.
"La droite a
bazardé le gaullisme, avocats d’affaires qui font du business, la gauche elle,
elle a bazardé et le socialisme et la République ", Régis Debray, sur
France Culture, 29/05/2014.
" Toute une
partie de la droite a abandonné son conservatisme sur les valeurs pour se
raccrocher à la modernité, au culte du Progrès désormais détaché de tout
impératif moral, mais consacré à l'extension supposée du bien-être par la
marchandisation de tout. Face à cela, toute une partie de la gauche a servi
d'idiot utile à l'extension du marché dans tous les domaines de la vie en
refusant de voir que la destruction des institutions anciennes et l'extension à
l'infini de nouveaux droits individuels faisaient le lit de la société de
consommation. Je crois que le clivage droite/gauche doit se redéfinir autour de
la question de la mondialisation avec d'un côté ceux qui sont favorables à
l'extension d'un marché mondialisé et une mise en concurrence universelle et de
l'autre les tenants d'une protection des citoyens par l'exercice de la
souveraineté des peuples ", Natacha Polony, Interview
à Figarovox, 13/06/2014
[xxii] L’auteur
préféré de … Manuel Valls.
[xxiii] L’insoutenable
légèreté de l’être, Folio 2009, Page 374.
Mercredi 7 janvier 2015 :
RépondreSupprimerFusillade au siège de Charlie Hebdo, ils ont crié : « Allahou Akbar ».
Des témoins racontent la scène qui s'est déroulée en fin de matinée à Paris. Les assaillants ont crié : « Allahou Akbar ».
De nombreux coups de feu ont été entendus mercredi aux alentours du siège de Charlie Hebdo, à Paris.
Au moins onze personnes, dont deux policiers, sont mortes dans cette attaque et dix personnes ont été blessées.
http://www.europe1.fr/faits-divers/fusillade-au-siege-de-charlie-hebdo-ils-ont-crie-allah-ouakhbar-2337179
Mais, non, la gauche ne va pas disparaitre parce qu'il ne faut pas la confondre avec une de ses expressions temporaires qui s'appelle le parti socialiste. Ce dernier s'appelait lors de la IVè République la SFIO ou Section Française de l'Internationale Ouvrière. En 1956 une majorité parlementaire sous l'égide bien temporaire du Président du Conseil le socialiste Guy Mollet a envoyé le contingent français en Algérie contre la rébellion nationaliste algérienne. Ce faisant il a contribué au naufrage de la SFIO et d'une traversée du désert de 1958 à 1981 de la gauche française du pouvoir. De Gaulle a su faire ce que la gauche n'a pas su faire la paix et la décolonisation de l'Algérie.
RépondreSupprimerLe PS se croit tout puissant et ne sait pas et/ou ne veut pas savoir que tous les partis sont mortels. Déjà en mars et mai dernier il a reçu un double avertissement électoral dont il n'a tenu nulle compte.
Etre de gauche c'est une façon de voir le monde: refuser le monde tel qu'il est et penser qu'il y a toujours une autre façon de penser, de faire et de gérer le pays. Par exemple refuser le désordre économique et social néolibéral, la domination du capitalisme financier apatride même sous l'alibi européen. En ce sens certains gaullistes furent plus à gauche que la plupart d'entre eux qui ont contribué à la liquidation de l'oeuvre politique, économique et social mis en place par le Général de Gaulle à la Libération par l'application du programme du CNR et sa gestion du pays entre 1958 et 1969.